pourquoi beaucoup d’Albanais disent «jo në emrin tim»
L’histoire récente de l’Albanie aime se raconter à travers une image devenue presque officielle : celle d’un peuple qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, a protégé les Juifs persécutés. Ce fait est réel, documenté, et mérite d’être reconnu. Mais ce qui pose aujourd’hui problème, ce n’est pas ce passé — c’est l’usage politique qui en est fait.
Depuis quelque temps, le gouvernement albanais, et en particulier le Premier ministre Edi Rama, mobilise ce récit pour construire une relation présentée comme particulière, presque naturelle, entre l’albanité et l’État d’Israël. Cette lecture est historiquement simplificatrice et moralement trompeuse.
Car ce que l’albanité a protégé, ce n’était pas une identité, mais une situation : celle du persécuté.
La besa n’est pas une alliance, c’est une protection du vulnérable
La besa n’est ni un slogan diplomatique, ni une preuve de compatibilité géopolitique. Elle est une éthique relationnelle, née dans un monde où l’État était absent, arbitraire ou hostile. Elle protège l’hôte parce qu’il est sous la menace, non parce qu’il appartient à un groupe particulier.
Les Juifs ont été protégés en Albanie parce qu’ils étaient persécutés.
Ils auraient pu être Arméniens, Kurdes, Slaves, Palestiniens, ou n’importe quel autre peuple traqué : la logique aurait été la même.
Transformer cette hospitalité inconditionnelle en preuve d’une relation privilégiée avec un État puissant et militarisé, c’est faire dire à la besa exactement ce qu’elle ne dit pas.
L’albanité n’a jamais été du côté des puissances hégémoniques
Historiquement, l’albanité s’est construite à distance du pouvoir, souvent contre lui. Elle a appris à protéger la maison, la famille, le village, face aux empires, aux armées, aux administrations lointaines. Elle reconnaît instinctivement la violence du fort contre le faible.
C’est pour cela que beaucoup d’Albanais ressentent aujourd’hui une proximité immédiate avec la Palestine — non par religion, mais par expérience morale :
la terre confisquée, la maison détruite, l’olivier arraché, la famille dispersée, la domination imposée au nom de la sécurité.
À l’inverse, l’État d’Israël — hyper-militarisé, technologiquement écrasant, fondé sur la punition collective et la supériorité armée — ne résonne pas avec l’éthique albanaise. Cette distance n’est pas une hostilité envers les Juifs, et encore moins envers le judaïsme, qui possède lui aussi une longue tradition de justice, de loi et de responsabilité non étatique. Elle est une réaction à une forme de pouvoir.
Turp : quand l’État perd le sens de la honte
Quand des Albanais disent aujourd’hui au Premier ministre « Turp », ils ne font pas de la géopolitique. Ils expriment un jugement moral profondément albanais.
Turp signifie :
– tu te ranges du côté du fort contre le faible,
– tu instrumentalises nos symboles pour justifier ta soumission,
– tu confonds honneur et proximité avec les puissants,
– tu parles en notre nom sans nous représenter.
Dire « jo në emrin tim » n’est pas un refus de l’histoire.
C’est un refus de son détournement.
La besa ne justifie pas la collaboration avec l’injustice
L’albanité a protégé le persécuté non parce qu’il avait raison, mais parce qu’il était vulnérable. En invoquant la besa pour légitimer une alliance avec un État qui viole de manière répétée le droit international et la dignité d’un autre peuple, le gouvernement albanais ne prolonge pas cette tradition : il la trahit.
La besa n’est pas un capital moral à échanger contre des contrats militaires ou des honneurs diplomatiques. Elle est une exigence éthique, et cette exigence oblige d’abord à ne pas se soumettre au pouvoir hégémonique.
C’est pourquoi tant d’Albanais, aujourd’hui, ressentent non seulement de la colère, mais de la honte.
Et c’est pourquoi leur « Turp » n’est pas une insulte, mais un rappel.
