Il y a des silences qui ne sont pas vides.
Le silence qui entoure 1997 en Albanie en fait partie. Il ne vient pas de l’oubli, mais d’un excès de proximité. Trop de morts, trop de peurs, trop de responsabilités entremêlées. Victimes et coupables partageant parfois le même nom, la même maison, la même terre. Alors on s’est tu. Non pas pour nier, mais pour continuer à vivre.
Ce silence-là a façonné une génération entière. Il a appris à ne pas attendre de salut venu d’en haut. Il a enseigné que l’État peut disparaître du jour au lendemain, que les promesses peuvent se dissoudre plus vite que l’argent dans les pyramides financières, que la violence peut surgir sans uniforme. Mais il a aussi transmis autre chose : une connaissance intime de ce qui permet de tenir quand tout le reste s’effondre.
L’Albanie a souvent été décrite comme un pays en retard. Elle est peut-être surtout un pays qui a vu plus tôt. Plus tôt la faillite des systèmes, plus tôt la nudité des discours, plus tôt le prix réel de la croissance sans limites. Ce que d’autres sociétés européennes ont masqué sous des décennies de prospérité relative, ici s’est montré à visage découvert : la corruption, la spéculation, la destruction de l’environnement, l’illusion d’un progrès mesuré uniquement en chiffres.
Et pourtant, la vie continue.
Elle continue dans les jardins, dans les cours, dans les échanges sans factures, dans les savoir-faire transmis sans diplômes. Elle continue dans cette immense zone grise que les institutions internationales appellent « informelle », comme si ce mot suffisait à disqualifier ce qui ne se laisse pas compter. Or c’est précisément là que bat le cœur du pays. Là que se prépare, sans slogan, sans manifeste, une autre manière d’habiter le monde.
Il ne s’agit pas d’idéaliser la pauvreté ni de nier les injustices. Il y a de la malnutrition, des manques réels, des souffrances profondes. Mais il y a aussi une chose rare : une capacité collective à survivre sans être entièrement dépendante des circuits financiers, des chaînes logistiques mondialisées, des injonctions venues de loin. Une capacité à produire, réparer, partager, adapter.
Pendant que les grandes puissances chantent encore la croissance perpétuelle, ici beaucoup savent déjà qu’on ne mange pas des graphiques, qu’on ne boit pas des promesses, qu’on ne se chauffe pas avec des discours. Ils savent que l’eau, la terre, l’énergie, la nourriture sont des réalités concrètes, locales, fragiles, qui demandent soin et attention plutôt que rendement maximal.
C’est peut-être là que réside une forme d’avenir. Non pas dans un grand modèle exportable, mais dans une multitude de pratiques modestes, enracinées, conscientes. Des communautés qui reprennent connaissance de leurs ressources, qui protègent ce qui les fait vivre, qui développent ou redécouvrent des techniques sobres, durables, adaptées à leur milieu. Non par idéologie, mais par nécessité éclairée.
Ce mouvement n’a pas besoin de drapeaux. Il avance souvent à bas bruit. Il se méfie des centres de pouvoir, parce qu’il en a vu la fragilité et parfois la violence. Il sait que l’autonomie n’est jamais totale, mais que chaque pas vers une souveraineté alimentaire, hydrique ou énergétique réduit la vulnérabilité.
Ce que certains appellent désordre, d’autres peuvent y voir une réserve de liberté. Une liberté rugueuse, imparfaite, parfois chaotique, mais réelle. Une liberté qui ne dépend pas entièrement de systèmes abstraits promis à l’effondrement.
L’Albanie n’est pas un modèle à copier. Elle est un miroir grossissant. Elle montre ce qui se passe quand les illusions tombent vite. Et dans ce miroir, on distingue quelque chose de précieux : la persistance du local, du relationnel, du vivant. Ce qui tient encore quand tout vacille.
Peut-être que l’avenir ne sera pas réparé. Peut-être qu’il sera recomposé, morceau par morceau, village par village, communauté par communauté. Non pas dans la nostalgie, mais dans une attention renouvelée à ce qui nourrit, protège et relie.
Et cela, malgré tout, donne confiance.
ce qui tient encore
