Le boucher de Rennes et le FBI

par | 07.12.25 | société, Suisse & Shqips

Quand j’étais garçon, papa nous racontait parfois des histoires de sa vie : des récits fantastiques, farfelus parfois, aventureux souvent, mais toujours sur un ton tout à fait crédible. Entre frères, nous en discutions ensuite pour conclure, en général, qu’elles étaient inventées.
Ce genre de récit, papa l’introduisait toujours par la phrase : « À l’époque où j’étais boucher à Rennes… » Or ces histoires ne traitaient ni de boucherie ni de la ville de Rennes ; et nous savions très bien que papa n’avait jamais été boucher — il était incapable de faire du mal à une mouche — et qu’à l’exception de deux années à Montréal, il n’avait jamais vécu ailleurs qu’en Suisse, la plupart du temps à Zurich.

Devenu père moi-même, j’ai repris ce style de contes fantastiques, avec cette différence que ma phrase d’introduction était : « À l’époque où je travaillais pour les services secrets de Monte-Carlo… »
Souvent, mes histoires s’inspiraient — tout en les parodiant — des films d’agents secrets, en particulier James Bond, dont l’interprétation par Sean Connery était particulièrement appréciée de mon père.

Mais, tout comme mes frères et moi avons mis des années à questionner l’idée que papa ait pu exercer la profession de boucher à Rennes, les enfants à qui je racontais mes histoires d’agent secret ne doutaient guère que j’aie pu être réellement un ex-agent des services secrets de Monte-Carlo.

Alors que, comme papa, je n’étais jamais allé à Monte-Carlo, et que j’avais vécu pratiquement toute ma vie à Zurich et dans les environs ; et que quiconque me connaît — y compris les enfants — ne peut sérieusement imaginer que je travaille pour un service de renseignement policier ou secret au service de l’État.

Si je te raconte cela, c’est parce que, dans le village où j’habite et sur lequel j’avais commencé à enquêter pour écrire son histoire, une rumeur persistante s’est répandue depuis un an selon laquelle je travaillerais pour le FBI.

Dans la réalité albanaise, où la société et les familles ont été systématiquement fracturées par les services secrets d’une dictature totalitaire, le réflexe de douter d’une personne venue de l’extérieur poser des questions n’a rien de ridicule et reste très compréhensible, même trente-cinq ans après la fin du régime.

Autant il est difficile d’être évité et de ne plus pouvoir recueillir de témoignages sur l’histoire du village, autant il serait futile — voire désespéré — de répondre à la rumeur par un démenti. Car enfin, quel agent secret avouerait être un agent secret ?

Alors, en attendant de pouvoir approfondir mes recherches sur l’histoire du village, je me concentre sur l’apprentissage de la langue albanaise, pour — dans un futur proche, je l’espère — pouvoir m’asseoir à une table de café et, à la première occasion, raconter l’une de ces histoires fantastiques dont j’ai le secret, en commençant par : « Kur punoja për shërbimin sekret të Monte Karlos… »