Darëzezë e Re ne peut pas être lue simplement comme un village, ni seulement comme le résultat d’un projet d’aménagement du territoire. Pour comprendre ce lieu, il faut déplacer légèrement le regard. Ne pas commencer par ce qui a été construit — maisons, routes, bâtiments — mais par ce qui a continué, par ce qui a voyagé avec les personnes des montagnes de Gramsh vers la plaine de Fier, par ce qui a traversé les transformations et qui, malgré les ruptures et les bouleversements, continue encore à vivre.
Le territoire où se trouve aujourd’hui le village n’était pas habitable en 1945. Il se situait à la limite d’un marécage lourd et insalubre. Il a été travaillé, asséché, transformé en terre. Mais cela n’est pas avant tout l’histoire d’un système ou d’un État. C’est l’histoire des femmes et des hommes qui sont venus ici et qui ont consacré leur temps, leur corps et leur présence — en tant que familles — pour rendre ce lieu habitable. Ce sont eux qui ont ouvert les canaux, planté, construit, entretenu. Trois générations ont donné forme à ce qui existe encore aujourd’hui. Et ces personnes ne sont pas des abstractions. Certaines sont encore là.
Darëzezë e Re est née dans ce mouvement. Son nom signifie « la nouvelle », mais peut aussi être entendu comme « la jeune », « la vivante ». Et c’est là qu’une tension s’est créée. Car si le village reste nouveau dans son histoire, il ne l’est plus dans sa composition humaine. Depuis les années 1990, les départs ont emporté une grande partie de la jeunesse. Passer de l’enfance à la jeunesse signifie souvent quitter le village. Ce qui était un lieu tourné vers l’avenir est devenu, peu à peu, un lieu de mémoire et de présence raréfiée.
Cela ne se voit pas seulement dans les statistiques ou dans les maisons fermées. Cela se ressent dans des événements discrets, presque silencieux. Comme la fermeture du jardin d’enfants, il y a une dizaine ou une quinzaine d’années. Ce n’était pas seulement la disparition d’un service, mais celle d’un lieu où la vie quotidienne se rencontrait. Les mères s’y retrouvaient, les enfants entraient ensemble dans la vie du village, les générations s’y formaient et s’y croisaient sans effort. Lorsque ce lieu disparaît, ce n’est pas seulement une fonction qui s’arrête, mais une part de la vie commune qui se retire.
Ce qui reste aujourd’hui est donc plus qu’un village au sens administratif. C’est un ensemble de traces vivantes : des bâtiments, des habitudes, des souvenirs, des manières de vivre, des relations encore possibles. Le palais des sports, dans son état actuel, en est une image claire. Il n’est pas simplement abandonné. Il reste lisible comme lieu, comme mémoire d’une fierté — un espace où l’on s’est entraîné, où l’on s’est rencontré, où l’on s’est confronté les uns aux autres et à soi-même. Sa forme appelle encore des corps, des voix, des usages. Il tient, malgré tout, comme une possibilité. Il a été construit pour cela. Il attend.
Dans ce sens, Blackpear ne commence pas à zéro. Il n’apporte pas un modèle, ni une mode. Il part de ce qui est déjà là, mais dispersé. Il cherche à rouvrir un espace où ces éléments peuvent à nouveau se rencontrer. Non pas pour recréer le passé, ni pour le juger, mais pour rendre possible que quelque chose puisse à nouveau vivre ici.
Cet espace est d’abord socioculturel, au sens le plus simple. Un lieu où l’on se rencontre, où l’on apprend, où l’on partage, où l’on fait ensemble. Mais cela n’est pas séparé de la vie matérielle. C’en est la condition. Car aucune production — agricole, artisanale ou autre — ne peut se maintenir sans relations, sans confiance, sans connaissance partagée. La culture, en ce sens, est elle-même une production.
Cette initiative s’inscrit aussi dans un moment plus large. La question de la subsistance — nourriture, eau, habitation — redevient centrale. Dans une région qui a été capable, dans un passé récent, de produire pour elle-même et pour d’autres, cette question ne se pose pas dans le vide. Les terres sont là. Les savoirs ne sont pas entièrement perdus. Mais les liens qui les articulaient se sont affaiblis.
Blackpear ne promet pas de solution immédiate. Il ouvre un point d’appui. Un lieu à partir duquel des formes simples de collaboration peuvent émerger, sans être imposées, à partir des besoins réels et des possibilités locales. Un lieu où l’on peut essayer, échouer, recommencer.
Il ne s’agit pas de retenir ou de faire revenir par contrainte. Mais de créer des conditions dans lesquelles rester ou revenir redevient possible. Car pour beaucoup, ce choix n’a jamais été pleinement libre. Les trajectoires ont souvent été déterminées par la nécessité — partir pour vivre, ou rester faute de pouvoir partir. Redonner du poids à ce choix, même modestement, c’est déjà lui rendre sa dignité.
Revenir ne signifie pas retourner en arrière. Cela signifie pouvoir habiter à nouveau. Faire de la maison — shtëpia — non pas un souvenir ou un lieu de passage, mais un espace vivant, le centre de son monde.
Le projet ne part pas de rien et ne vient pas d’ailleurs. Il prolonge un souffle qui n’a jamais été interrompu. Pas toujours visible, mais bien réel. Une continuité faite de langue, de relations, de souvenirs, de récits, de gestes, de manières de vivre qui n’ont jamais complètement disparu.
Il ne s’agit pas de fixer ni de conserver. Mais de laisser à nouveau de l’espace à la vie commune.